Souvent surnommé le « vrai bleu », l’outremer, d’un éclat profond et lumineux, est adoré des artistes, utilisé seul ou comme couleur de mélange précieuse. Son nom vient de la combinaison du latin ultra (« au-delà ») et mare (« mer »), en référence aux Européens qui importaient la pierre par-delà les mers depuis l’Asie.
Parce qu’il coûtait si cher à produire, l’outremer valait autrefois plus que l’or. Il était pourtant si vénéré des artistes de la Renaissance que Vermeer mena sa famille à l’endettement à force d’en faire usage. Suivons le parcours de cette couleur d’exception, depuis sa source – une pierre semi-précieuse d’un bleu vibrant – jusqu’à son équivalent synthétique largement répandu aujourd’hui.
Outremer : histoire et origines de l’antique pigment bleu
L’outremer est extrait de la terre – il est issu d’une pierre semi-précieuse appelée lapis-lazuli (du latin lapis, « pierre », et lazuli, « bleu »), provenant d’Afghanistan. C’est l’un des plus anciens pigments bleus, et les premières traces d’utilisation décorative de l’outremer, dans les temples rupestres de Bamiyan, remontent aux VIe et VIIe siècles apr. J.-C.

Le lapis-lazuli est composé de lazurite, de silicate et de pyrite. La pierre extraite était utilisée plus loin encore, dans l’Égypte antique et en Sumer, pour orner des bijoux, des coiffes et même – dit-on – en maquillage, sous forme d’ombre à paupières de Cléopâtre. Mais le pigment bleu n’en fut extrait que bien plus tard. On en retrouve des traces dans des peintures chinoises des Xe et XIe siècles, des fresques indiennes des XIe, XIIe et XVIIe siècles, ainsi que dans des manuscrits enluminés anglo-saxons et normands vers l’an 1100. Au XVe siècle, l’artiste Cennino Cennini le décrit dans son Libro dell’Arte comme un pigment « glorieux, ravissant et absolument parfait, au-delà de tous les autres ». Le lapis-lazuli fut ensuite échangé le long de la route de la Soie, embarqué en Syrie sur des navires à destination de Venise, d’où il fut diffusé dans le reste de l’Europe.
L’héritage coûteux de l’outremer naturel
Le processus laborieux d’extraction de l’outremer à partir du lapis-lazuli, ajouté aux distances qu’il parcourait, en faisait un pigment extrêmement onéreux – plus précieux que l’or au poids. Pour obtenir l’outremer véritable, la pierre devait être broyée, mélangée à de la résine, de l’huile de lin ou de la cire, puis chauffée pour former une pâte. Celle-ci était pétrie comme un pain et plongée dans une solution de soude, où les paillettes bleues se séparaient, sédimentaient et séchaient, donnant une poudre fine. Le processus était répété plusieurs fois pour obtenir des qualités de plus en plus pures – mais toujours en quantités réduites. Ainsi se formait un pigment d’un bleu intense, débarrassé des impuretés invisibles qui ternissaient la couleur.
Cette rareté dictait son usage. Les artistes l’utilisaient avec parcimonie et devaient justifier le coût exorbitant, fixé à Venise, où se trouvaient les meilleures qualités. Là où Michel-Ange ne pouvait se le permettre, Vermeer, fasciné, refusait de peindre sans lui, au point d’endetter sa famille. À partir de 1400, l’outremer servit souvent à peindre les robes de la Vierge Marie, pour souligner sa divinité. Le pigment était réservé aux œuvres les plus importantes, comme la Vierge en prière de Sassoferrato (vers 1660), et demeura un privilège jusqu’à l’arrivée de sa version synthétique.

L’invention de l’outremer français
En 1817, le Royal College of Art de Londres offrit une récompense à quiconque réussirait à produire une version synthétique de l’outremer. Le gouvernement français alla plus loin, promettant 6 000 francs au découvreur. En 1828, le chimiste Jean-Baptiste Guimet y parvint. Son pigment, baptisé « outremer français », était obtenu en chauffant un mélange d’argile, de soude, de charbon, de quartz et de soufre, produisant d’abord une matière verdâtre, transformée ensuite en bleu par un nouveau cycle de broyage, de lavage et de cuisson. Chimiquement identique à l’outremer naturel, mais bien moins coûteux, il révolutionna le monde de la peinture.
Outremer français : une révolution dans les pigments bleus
L’outremer français devint rapidement indispensable à la palette des artistes. J. M. W. Turner fut le premier peintre reconnu à l’utiliser, en 1834. Monet, plus tard, célébra sa vibrance en le mêlant au bleu de cobalt dans ses Nymphéas (1906). En 1957, Yves Klein créa sa propre version – l’IKB (International Klein Blue) – qu’il fit enregistrer comme couleur déposée et utilisa dans près de 200 toiles monochromes. Pour lui, ce bleu pur incarnait la liberté et l’infini.

Aujourd’hui
Winsor & Newton produit un outremer français riche et transparent aux reflets rougeâtres, ainsi qu’une variante plus froide (Ultramarine Green Shade), un bleu profond aux sous-tons verts. Les deux se distinguent par leur polyvalence, se prêtant aussi bien aux mélanges (violets, verts, neutres) qu’à une palette restreinte.
De pigment rare et précieux, l’outremer est devenu aujourd’hui un favori des artistes.
